Sortie Détroit live à la Cigale

A son étoile

Décidément, les (anti)-héros ont la peau dure, et Bertrand Cantat fait partie de ceux-là. On le croyait fini, abattu, enterré sous le poids de son lourd passé judiciaire. Et pourtant, tel un phœnix renaissant inlassablement de ses cendres, l’ex-leader du groupe mythique Noir Désir s’offre une seconde chance, et revient droit dans la lumière avec sa nouvelle formation, Détroit, qui, après une tournée à guichets fermés, l’a vu renouer avec son public.
Un retour forcément controversé, car le moins qu’on puisse dire, c’est que le (mauvais) bougre était attendu au tournant ! Véritable cible vivante offerte au viseur des snipers modernes (presse, critique, public bien pensant), le chanteur a choisi de remonter sur scène, malgré l’équation difficile qui s’offrait à lui : comment exercer à nouveau son art, et donc être fatalement sous le feu des projecteurs, tout en restant humble et discret au regard des événements passés ?
Mise en lumière ou mise en abîme, come-back indécent ou pas, il ne nous appartient pas de juger. Cette chronique s’efforcera donc de se focaliser sur l’aspect purement musical et artistique de ce retour, qui vaut largement qu’on y consacre quelques lignes. Rétrospective.
Bertrand Cantat

Traversée du fleuve

Octobre 2007, Cantat est libre. Il doit alors apprendre à nouveau : se réadapter, se reconstruire, se réinventer. L’idole déchue a perdu son aura, tout est à refaire. Il se tourne alors naturellement vers ses complices de toujours, les membres de Noir Désir, dont le soutien s’est montré indéfectible et salvateur tout au long de sa détention. A leurs côtés, il panse ses plaies, se refait une santé, et il se remet à composer.
Las, la sauce ne prend pas. Les années sombres ne l’ayant pas épargné, le chanteur rencontre des difficultés à écrire à nouveau. Malgré tout, fin 2008, le groupe offre gratuitement en téléchargement deux morceaux : la chanson originale « Gagnants, perdants », et une reprise du « Temps des cerises », en duo avec Romain Humeau (leader du groupe Eiffel). Si ce retour de Noir Désir attire immanquablement l’oreille des fans, le titre ne se montre pas à la hauteur des (lourdes) attentes du public.
Ce sera hélas la dernière chanson officiellement enregistrée par le groupe. En effet, après deux ans de silence, et des rumeurs sur un hypothétique nouvel album, la triste nouvelle tombe fin 2010 : suite à une mésentente artistique entre Bertrand Cantat et Serge Teyssot-Gay, la dissolution du groupe devient officielle, venant anéantir les espoirs des fans de les revoir sur scène ensemble.
pochette détroit à la cigale

Cherche ton horizon

On pense alors Cantat définitivement éloigné de la scène. En effet, au vu des fantômes de son passé, comment peut-il revenir sans le label Noir Désir, qui constituait pour la plupart le seul mobile excusable à sa renaissance musicale ? Celui-ci se fait alors discret, réservant quelques rares apparitions à des projets artistiques divers (Eiffel, Brigitte Fontaine, Amadou et Mariam).
Jusqu’à ce jour de septembre 2013, où le public découvre avec surprise une vidéo mise en ligne avec un nouveau titre, une valse mélancolique, « Droit dans le soleil ». Cantat y apparaît vieilli, les traits tirés, le regard froid et hagard. Le chant est fragile, émouvant, et prend aux tripes. A ses côtés, on y découvre Pascal Humbert, un musicien à la forte renommée qui vient ponctuer le morceau de son violoncelle. La chanson est signée Détroit.
Deux mois plus tard, l’album « Horizons » sort dans les bacs, et les fans découvrent le nouvel univers de Cantat. Ces derniers ne sont pas tant dépaysés : si l’album est plutôt sombre, et s’inspire pour beaucoup de l’expérience carcérale de son auteur, sa voix si atypique, ses tics verbaux ainsi que les arrangements subtils de son nouveau groupe viennent prolonger la voie qu’avait tracée « Des visages des figures », le dernier opus de Noir Désir.
L’album est un succès, même si le public reprochera le manque de titres rock (seule la chanson efficace « Le creux de ta main » s’inscrit dans cette veine). Le chanteur reprend alors confiance, et est prêt à remonter sur scène. Histoire de se rôder, le groupe fait d’abord quelques apparitions live dans plusieurs émissions TV (notamment en duo avec la formation à succès Shakaponk), puis annonce une tournée de plus d’un an dans toute la France.

La chaleur de la scène

Les premiers shows montrent d’emblée un Bertrand Cantat euphorique, ravi de retrouver son public et les joies du live. Celui-ci ne s’épargne aucun effort, et peut à nouveau donner toute la mesure de son énergie débordante.
Les premiers pas du groupe sont néanmoins encore hésitants, et les autres membres apparaissent en retrait de leur leader. Le tout n’est pas encore complètement soudé, Détroit manque de bouteille. Les nombreux festivals d’été viennent combler ce manque, et le soutien enthousiaste du public les galvanisant, les musiciens se soudent, affinent leur jeu. De plus, Cantat se permet au fur et à mesure des shows d’incorporer de plus en plus de titres de Noir Désir, pour le plus grand bonheur des fans.
Ces derniers font marcher le bouche à oreille, et Détroit se taille ainsi une réputation solide en quelques mois. Si les morceaux de Noir Désir rencontrent évidemment un vif succès, les versions live des chansons d’ « Horizons » décollent également, et viennent révéler toute leur puissance. Le groupe vient achever sa tournée par de grands lieux parisiens, dont l’Olympia, et la critique est unanime : le roi-soleil Bertrand est de retour, et il irradie à nouveau.
Bertrand Cantat - Détroit

Le vent le portera

Le 3 novembre 2014 est sorti « Détroit – live à la Cigale ». Il s’agit d’un double album ainsi qu’un DVD/Bluray Live à La Cigale immortalisant la prestation du groupe en juin dernier dans la célèbre salle parisienne. Impossible de résister à un tel déferlement d’énergie rock, au point qu’on se surprendrait presque à sauter devant son écran avec le public sur leurs versions survitaminées de Tostaky ou Comme elle vient.

Cantat semble aujourd’hui serein, en paix avec lui-même, et a choisi de se tourner vers l’avenir plutôt que de s’excuser sans fin de ses erreurs passées. Certes, il est pourtant difficile de tourner complètement la page, et ses discours contestataires n’ont plus aujourd’hui la même portée ou la même saveur qu’autrefois. Pour autant, musicalement parlant, l’homme a toujours quelque chose à dire, et on attend avec impatience un deuxième album qu’on espère au détroit de ses riches et multiples facettes.

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